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Le titre original de cet article, publié en 2009 était
Il y a 70 ans: des Alsaciens à Clermont
Ces jours-ci, des cérémonies ont lieu à Périgueux pour y célébrer l'anniversaire du transfert de la mairie de Strasbourg. Notre village avait également été concerné par ce déplacement de population.
La guerre entre la France et l’Allemagne est déclarée le 1er septembre 1939. Dès les premiers jours, les habitants de l’Alsace sont déplacés vers des départements du grand Sud-Ouest (Dordogne, Puy de Dôme, Indre...), suivant un plan préparé en grand secret par l’état-major de l’armée française dans les années 30. Les habitants de Strasbourg et des environs sont envoyés en Périgord. Un adjoint de cette ville était venu à Périgueux en avril 39 pour préparer le transfert éventuel de sa population et de l’administration.

Les premiers Alsaciens arrivent à Périgueux en train, avec une valise de trente kilos chacun dès le 6 septembre et sont répartis dans tout le département. Ils sont quatre-vingt-dix mille ! La gare d’Excideuil connaît une affluence inhabituelle à partir du 8 septembre : 9000 Alsaciens arrivent sur le canton. Tous les logements vacants doivent leur être prêtés. Au début, c’est la panique : A Excideuil, on construit pour eux des baraquements sur les Promenades.
A Clermont, 3 familles logent pendant une semaine dans la grange des Gaume à Javerzac puis repartent plus loin. Il y a des Alsaciens au bourg (deux familles se partagent le presbytère), à Javerzac (deux familles avec 7 ou 8 enfants dans une toute petite maison), à Autrevialle (plusieurs familles et un couple âgé) et au château du Noyer. Il n’y a pas, bien sûr, d’hommes jeunes. Ils sont mobilisés pour la “drôle de Guerre”.
Les premiers temps, les relations entre Périgordins et Alsaciens ne sont pas évidentes : les réfugiés viennent d’une région bien plus riche et urbanisée que la nôtre. En Dordogne, il n’y a pratiquement pas d’emplois disponibles pour eux et ils doivent vivre avec l’allocation versée par la mairie de Strasbourg. Ils nous trouvent sales et attardés. Les Périgordins croient que les Alsaciens parlent Allemand. En fait, beaucoup utilisent leur langue régionale. Durant la guerre, des journaux en Alsacien sont même imprimés à Périgueux, sur les presses de journaux locaux.

A Clermont, les petits Alsaciens vont à l’école. Leurs parents prennent leur mal du pays en patience et établissent de bonnes relations avec leurs voisins, en essayant de se rendre utiles : un vieux monsieur garde les moutons de ses hôtes. Il les compte dans son dialecte matin et soir. Ils demandent des bouts de terrain et jardinent. Peut-être découvrent-ils les tomates, peu répandues en Alsace avant la guerre. Les Périgourdins cultivent ce légume depuis longtemps, mais beaucoup ne mangent que des tomates cuites. Les Alsaciens lanceront la mode des tomates crues ! Les fermières d'ici sont choquées de voir les femmes alsaciennes accepter volontiers de petits verres d'eau-de-vie.
Une famille ouvre un petit bar-restaurant, en haut de Pierre Brune (c’est aujourd’hui une grange en ruine). On y sert des casse-croûtes dehors, sur des tables avec des parasols en paille... de quoi étonner les enfants des environs.
Il n’y aura ni naissance ni décès chez les réfugiés à cette période mais, à Autrevialle, deux mariages seront célébrés.
Après l’Armistice du 18 juin 40, les Alsaciens peuvent rentrer chez eux. Beaucoup, pressés de revoir leurs maisons, leurs boutiques, leur pays repartent pendant l’été. Cependant, beaucoup restent : soit parce que, finalement, ils se trouvent bien en Dordogne, soit parce qu’ils n’ont pas envie de vivre dans une région annexée par le Reich et où, à partir de 1942, les garçons sont enrôlés dans la Wermacht.
La faculté de médecine de Strasbourg s’est implantée à Clairvivre en 39 et y reste après 1940. L’hôpital est dirigé par le professeur Fontaine ; de nombreux Périgourdins sont (très bien) soignés dans ce “C.H.U”.
Enfin, certains réfugiés restent parce qu’ils sont Juifs.
Les Juifs sont relativement nombreux en Alsace (10 000 à Strasbourg) en 1939. La plupart sont de nationalité française. Leur famille est installée dans cette région depuis plusieurs siècles et ils n’ont pas de problèmes avec le reste de la population. D’autres Juifs sont arrivés de l’est de l’Europe depuis les années 20 et ceux-là connaissent bien l’anti-sémitisme. Tous parlent le Yiddish. En 1939, ils sont plus de 6000 en Dordogne, les 2/3 étant de nationalité française.
Les Périgordins sont surpris : s’ils connaissent le mot “juif”, c’est un souvenir de catéchisme, des personnages de l’Evangile.
Les Juifs Alsaciens se sentent d’abord relativement en sécurité en Dordogne, dans la zone non-occupée jusqu’au 11 novembre 1942, mais 242 sont raflés dès août 42. Il est admis qu’il y a eu plus de mille victimes juives en Dordogne, en totalisant ceux qui ne sont pas revenus des camps, ceux qui ont été éxécutés dans le département et ceux qui, engagés dans la Résistance, sont morts en combattant.
Les maires ruraux sont priés de donner les noms des Juifs résidant sur leur commune. Beaucoup font la sourde oreille, rusent et mentent. Le maire de Preyssac et un de ses conseillers ont été fusillés par les Allemands de la division Brehmer parce qu’ils disaient qu’il n’y avait pas de Juifs dans leur commune. Joseph Roux, maire de Clermont a reçu le titre rare de "Juste parmi les nations" (comme Albert Faurel, directeur de l’École Primaire Supérieure et du Collège d’Excideuil de 1937 à 1956)
A Clermont, au presbytère, la famille Weill, Pierre, Hortense et leurs enfants restent pendant toute la durée de la guerre. Après, ils redeviendront cordiers à Bischwiller et entretiendront longtemps des relations amicales avec des Clermontois. Un Juif réfugié à la conciergerie du Noyer sera le premier à savoir que les Américains ont débarqué : il l’a entendu à la radio allemande.
Beaucoup d’Alsaciens présents en Dordogne s’engagent dans la Résistance.
Après la libération de Périgueux, le 19 août 1944, beaucoup de jeunes Périgordins et Alsaciens partent en septembre avec la brigade Alsace-Lorraine combattre pour la libération de l’Alsace. C’est chose faite le 23 novembre. Une messe est célébrée à St-Front et beaucoup de villages font sonner leurs cloches pour célébrer l’évènement.

Les Alsaciens peuvent repartir sans danger mais certains choisissent de s’implanter définitivement en Dordogne. A Clermont, Alphonse Haguenauer et son épouse Frédérique, née Stempffer achètent la petite maison du bourg où ils ont été hébergés. Ils louent une terre au “Clochou” et, comme la plupart de leurs voisins, cultivent des légumes qu’ils vendent au marché d’Excideuil. Elle cueille aussi des pissenlits pour les vendre et lui se loue à la journée pour bêcher. Après le décès de son épouse en 1969, M. Haguenauer repartira en Alsace et revendra sa maison à Mme Bost.
Les "anciens" du bourg disent encore “chez l’Alsacienne”, car l'Histoire sait toujours se frayer un chemin jusque dans le langage le plus courant .
Sources : témoignages de Mmes M-L Tourenne, A. Andrieux, Léa Constant et de M. Daniel Gaume
- le livre " Excideuil et son pays" de Merveilleusement Excideuil